La Rencontre

Jacques Hylae

LA RENCONTRE

 

Aurore promenait ses vingt et un ans et flânait sur le boulevard sans véritablement savoir ce qu’elle cherchait. Elle s’arrêtait devant les vitrines à la recherche de rien, juste pour le plaisir de meubler ce moment de liberté, et de trouver le beau tout simplement. Sa mère lui disait toujours que si elle voulait être heureuse, il fallait rechercher et admirer ce qui est beau et éviter ce qui est laid, ce qui lui convenait parfaitement.

 

Il y avait peu de monde dans les rues et cela la portait à rêvasser en passant devant les boutiques. Elle s’arrêta devant une vitrine qui exposait de nombreux instruments de musique, elle qui aimait tant la musique pensa très fort à son avenir pour l’instant incertain. Si seulement, elle pouvait trouver un métier agréable où elle pourrait s’épanouir ailleurs que dans le stress et la routine. Mais, l’aspect de la boutique ne lui plaisait guère. Elle vit la multitude de spots d’éclairage et les étiquettes mentionnant le prix des instruments. On avait le sentiment qu’ici on vendait des instruments comme on vend des articles dans un bazar, sans âme pensa-t-elle. Elle poursuivit son chemin.

 

Lorsque soudain, au détour de la rue principale, apparut une petite rue qui semblait sortir tout droit d’un conte ancien. C’était une rue jolie à regarder, mais où il semblait qu’il n’y régnait aucune activité. Elle regarda le nom de

la rue : Rue Mont-Mercure. La curiosité l’emportant, elle s’y engagea. Avançant tranquillement, elle admirait les vieilles bâtisses de pierre, certaines dotées de jardins carrés et parfois parcourus de glycines inouïes. Elle découvrit plus loin une petite place où les murs étaient couverts de lierre, et sur un mur, une curieuse sculpture. Cette dernière mettait en scène deux serpents autour d’un bâton surmonté d’un casque ailé. Fascinée par l’ambiance, elle poursuivit. Et c’est alors que plus loin, elle entendit une douce mélodie qui attira son oreille. Cela venait de la petite boutique située de l’autre côté de la rue. Au-dessus de cette dernière était accrochée une pancarte : « La musique des anges ». Elle traversa la rue aussi vite qu’elle put, de peur que la musique ne s’arrête. Lorsqu’elle parvint devant la boutique, la musique se fit plus audible et une irrésistible envie lui fit pousser la porte d’entrée …

 

Un petit homme était là, au milieu de tout un tas d’instruments. Les yeux fermés de bonheur, il tenait à la main un violon et sa main droite maniait son archer avec l’élégance d’une ballerine. Il semblait danser avec les anges et buvait sa mélodie comme un nectar. Son visage amusant et sa chevelure en désordre lui firent penser un peu à Einstein, mais en tout cas très sympathique. Il n’avait pas encore remarqué la présence d’Aurore et baignait dans sa musique. Le son qui s’échappait de cet instrument était si mélodieux que la jeune femme en eut les larmes aux yeux.

 

- Je n’ai jamais entendu un son pareil, c’est inouï, dit-elle tout haut. Ce qui eut pour effet de faire sortir le petit homme de son rêve éveillé.

- Bonjour, lui répondit-il, marquant son étonnement.

- Que puis-je pour vous ?

- Ho, je passais devant votre boutique lorsque j’ai entendu la musique, donc j’ai voulu l’écouter de plus près. C’était si beau et si mélodieux. Mais au fait quel est votre métier ?

 

Le petit homme, très surpris, lui répondit :

- Mais je suis luthier, je répare, réaccorde et entretiens les instruments de musique et tout particulièrement les violons. C’est écrit sur la porte, dit-il en souriant.

- Je suis navrée, je n’ai pas lu. J’étais trop absorbée par cette musique merveilleuse.

- Ne soyez-pas navrée. C’est plutôt flatteur pour moi. Vous voyez ce violon vient de sortir de mon atelier, il appartient au fils d’un grand violoniste décédé il y a peu de temps. Il en a hérité et ne sachant qu’en faire, alors il m’a demandé de le réviser en vue de le revendre un bon prix.

- Vous savez j’ai été très surpris de la sonorité, car j’ai entendu de nombreuses fois des violonistes à l’œuvre et j’ai même des CD-ROM de très bonne qualité chez moi qui ne m’ont jamais donné cette émotion.

- Naturellement, heu …

- Aurore, je m’appelle Aurore !

- Quel joli prénom. Cela me fait penser à … l’heure où le soleil se lève, ce qui va très bien avec votre jeunesse.

 

Les joues de la jeune fille, un peu gênée, commençaient à rosir d’émotion. Elle aimait beaucoup ce qu’il venait de dire, mais cela la troubla. Elle lui retourna la politesse :

- Et vous monsieur, quel est votre nom ?

- Ange, je me nomme Ange. C’est pour cette raison que j’ai appelé mon atelier de lutherie « la musique des anges ». Mais pour revenir à la sonorité, il est tout à fait normal que le son soit différent lorsqu’il est écouté à partir d’un enregistrement, surtout numérisé. Il y a quelque chose qui ne peut être enregistré et qui provoque cette émotion unique que tu as ressentie. Pardon ! Je peux te tutoyer ?

- Oui bien sûr, cela ne me gêne pas. Mais quelle est cette chose ?

- Je crois que je vais devoir te décrire un peu le violon … Vois-tu Aurore, un violon est constitué de multiples parties qui prennent beaucoup de temps à sa fabrication, mais on peut résumer cela en trois parties : les cordes, la caisse et … l’âme. La caisse est la partie qui résonne et génère le son audible, les cordes quant à elles sont la partie vibrante et l’âme est la partie qui accorde les cordes à la caisse. Cette petite pièce de bois précieux a une importance capitale dans cet ensemble. Les dimensions, sa forme et le positionnement dans la caisse vont créer l’accord. Si l’âme est altérée, ou mal positionnée, la caisse ne pourra se mettre au diapason des cordes et le son dégradé ne pourra transmettre la vibration des cordes intégralement, on dit que le violon sonne mal.

- L’âme est donc ce qui réalise la liaison entre le corps du violon et les cordes, mais également le violoniste?

- Remarquable, je vois que tu comprends très vite.

- Mais que fait-on lorsque l’âme provoque un désaccord ?

- Il conviendra de la rectifier, et son positionnement devra être effectué avec une très grande précision. C’est là un des grands secrets du métier de luthier. Le violon que voici sonne bien, car j’ai travaillé sur l’accord et j’ai replacé l’âme correctement. Mais celui-ci sonne mal, écoute !

 

Ange pris un violon posé sur la table de travail et posa l’archer sur les cordes. Bien qu’elle ne soit pas experte, Aurore, trouva que le son manquait de quelque chose. C’était très subtil mais tangible.

- En effet, il ne me donne pas la même sensation que le précédent.

- Oui il sonne mal. Mais il n’y a pas que l’âme, car les cordes et la caisse ont aussi une grande importance. Sans la caisse de résonnance, nos oreilles ne pourraient entendre le souffle léger des cordes qui vibrent sous l’archer. Ce corps de bois vibre et résonne et se fait l’écho des cordes qui sont l’expression du mouvement de l’archer et donc du violoniste.

- Il y aurait donc une similitude entre le violon et nous-même : le corps, l’âme et l’esprit ?

- C’est formidable, tu comprends tout très vite. Tu es très douée. Oui, en effet, on peut trouver une similitude.

- Mais alors dans notre cas, qui tient l’archer ?

 

Ange eut un sourire mystérieux, il en savait manifestement beaucoup sur la question. Il se contenta de répondre :

- Tu devras trouver cette réponse toute seule.

- Les hommes ne sont-ils pas faits comme le violon ?

- Si, un peu, mais à la différence qu’ils ont la fâcheuse tendance à vouloir accorder les autres quand ce sont eux qui sonnent mal. Le résultat est assez désastreux, un peu comme un orchestre constitué d’instruments désaccordés, où chacun s’obstinerait à vouloir accorder l’instrument du voisin …

 

Cette vision poussa Aurore à rire de bon cœur, Ange s’y mit aussi. Une fois le fourire passé, il lui dit :

- Aurore, non seulement tu comprends très vite, mais tu as des prédispositions. Tu fais des études ?

- Oui, de philosophie.

- Je m’en doutais.

- Mais, je n’ai jamais eu de professeur comme vous. Vous expliquez avec des phrases et des mots si simples que les choses les plus obscures deviennent claires.

- J’ai un peu de temps de libre de temps en temps, si j’osais …

- Demande toujours !

- Si je pouvais revenir la semaine prochaine, nous pourrions parler un peu. Il y a tant de sujets passionnants dont nous pourrions discuter, cela ferait un complément à mes études.

 

Le vieil homme sentit une occasion de sortir de sa solitude quotidienne, de plus il appréciait le rayonnement de cette jeune fille si éveillée, et n’hésita pas un instant.

- Reviens quand tu veux, la porte est grande ouverte pour toi. Prépare un sujet de discussion si tu veux, et toi qui aimes la musique, je préparerai quelques airs de musique à jouer au violon.

- Merveilleux ! Cela me changera des cours habituels.

- Je voulais te poser une question Aurore. Comment donc as-tu découvert mon atelier ? Car il est très discret et rien ne laisse supposer mon activité, je ne fais pas de publicité et je suis connu uniquement dans le domaine professionnel.

- C’est en empruntant la rue Mont-Mercure, j’ai entendu une mélodie qui venait d’ici. J’ai été comme attirée par elle.

- Ah oui, bien sûr ! Mercure, le dieu des voyageurs, un « voleur ».

- Voleur ?

- Oui, une divinité Romaine, ou Hermès pour les Grecs. Il favorise les échanges, prend aux uns et donne aux autres. Il guide les héros et met sur la voie les méritants. Il est un intercesseur entre Dieu et les hommes. Lorsque tu veux faire quelque chose de bien, adresse-toi à lui, il y pourvoira.

- Décidément, j’en ai appris des choses aujourd’hui. Mais cette fois, ce n’est pas Mercure qui m’a mis sur la voie, car j’ai entendu la musique – sourire amusé -- D’accord, je comprends. Alors à la semaine prochaine Aurore.

 

Aurore, se dirigea vers la sortie avec le sourire et juste au moment où elle ouvrait la porte pour sortir, Ange lui dit tout doucement :

- Au fait Aurore, ma boutique est insonorisée. C’est à cause du voisinage…

- On ne peut rien entendre de l’extérieur.

- A la semaine prochaine …

 

Jacques Hylae

 

 

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