Deuxième rencontre

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DEUXIÈME RENCONTRE

 

Aurore était revenue rue Mont-Mercure. Elle avait flâné un peu devant l'atelier avant d'entrer, pour écouter si de la musique s'envolait au dehors.Mais non, cette fois rien. Alors elle était entrée. Elle était à nouveau en compagnie de son nouvel ami, Ange. Après les politesses et courtoisies qui firent suite au plaisir de se retrouver, Aurore entama la conversation rapidement sur un sujet qui lui tenait à cœur. Elle questionna son ami.

 

- Lors de notre dernière conversation, lorsque nous avons évoqué la structure du violon, nous avons fini sur le sujet du corps, de l'âme et de l'esprit, et je vous ai demandé qui tenait l'archer. Cette question m'a beaucoup travaillée, car enfin il y a bien une intelligence qui régit le cours des choses, et si cette musique est si harmonieuse, elle est née quelque part, mais où et qui en est l'auteur ? Comment le musicien va-t-il la chercher ?

 

Ange eut un léger sourire, car il savait qu'il avait laissé en suspens une grande question lors de leur dernière rencontre. Il était évident que sa jeune amie et désormais disciple allait revenir sur le sujet.

 

- Je savais très bien que tu y viendrais car c'est là un des grands mystères qui pousse les hommes à la réflexion depuis si longtemps. Je pense que la réponse à cette question est propre à chacun, et dépend de son propre parcours personnel. Toutefois, je peux t'orienter sur certains points afin d'aiguiser ta réflexion. Il est peut-être important, tout d'abord, de savoir où se trouve cette musique. Tu en as une idée ?

 

- Le musicien lit une partition ou joue de mémoire un morceau qu'il connaît déjà, ou bien il improvise, ce qui est du plus délicat. Dans ce dernier cas, il compose.

 

- Oui, très bien ! Prenons le cas de la partition. Quelqu'un l'a écrite, donc l'auteur compositeur l'avait en tête. Mais l'avait-il en tête dans son intégralité ou l'a-t-il conçue progressivement ? Car, sa lecture est progressive, séquentielle, et la façon dont elle va être jouée aussi. De plus, ce n'est pas une suite de notes sans lien entre elles, il y a une harmonie, un rythme. L'harmonie est le lien qui unit les notes entre elles et le sens que leur union prend au fur et à mesure.

 

- Et bien moi, je pense qu'il l'avait en tête et qu'il l'a déroulée au fur et à mesure pour l'écrire. Cela voudrait dire qu'elle existait dans une forme complète avant d'être écrite - répondit Aurore.

 

- C'est bien cela qu'il faut prendre en considération. Nous sommes conscients dans un monde qui est la conséquence d'un monde où se trouve ce qui va advenir : monde causal. Imagine que l'ensemble de la musique à jouer soit une pelote de laine et que le compositeur soit obligé de se saisir du fil de laine pour le dérouler. Il déroule le brin de laine et au fur et à mesure qu'il entend la musique, il écrit les notes les unes après les autres.

 

- Donc, l'air de musique est déjà prêt dans sa totalité et l'écriture de la partition fait suite au déroulement harmonieux de la pelote de laine.

 

- Oui ! On ne peut pas écouter la musique ou trouver une harmonie dans la musique si elle n'est pas jouée, c'est donc le déroulement de la partition qui va générer le plaisir de jouer et d'écouter la musique. La partition est la musique fixée, cristallisée, et le musicien en la lisant et en la jouant la rend aérienne, volatile.

 

- As-tu déjà entendu parler d'une aria ?

 

- Oui, c'est une pièce de musique.

 

- Aria est un mot Italien qui veut dire air ou aer en Latin, et on dit un air de musique. La musique a donc de fortes prédispositions pour être aérienne.

 

- J'étais enchantée de vous entendre la première fois, j'avais l'impression que les notes s'envolaient et que l'on aurait pu les voir voler comme des papillons.

 

Enchantée, tu vois tu utilises les mots naturellement adaptés … En chantée, chanter dedans, incantare en latin. Tu sais que l'oiseau est , avec l'homme, le seul animal qui chante ou siffle par plaisir ? En revanche, les oiseaux contrairement aux hommes, utilisent le même langage partout dans le monde. Enfin, ce n'est pas valable pour tous les hommes.

 

Aurore eut un sourire admiratif. Tous ces mots ordinaires semblaient soudainement avoir un sens qu'elle découvrait tout à coup. Même si sa dernière phrase possédait un ton mystérieux.

 

L'air est la plénitude, mais attention, il y a air et air. Les chimistes n'y voient que des gaz. Nous, nous y voyons autre chose …

 

Nous ? Mais, Ange, de qui parlez-vous lorsque vous dites nous ?

 

Son ami venait de se rendre compte qu'il était allé un peu vite et qu'il faudrait tôt ou tard, fournir quelques explications, mais pour le moment il valait mieux éviter le détail.

 

- Les musiciens, bien sûr Aurore, les musiciens.

 

- Mais cela n'explique pas où se trouve la musique qui a été écrite sur la partition et par qui elle a été conçue, même si elle est dans une forme initialement incompréhensible pour nous.

Elle est prête, à l'état possible. C'est le désir d'harmonie qui rend ce possible harmonieux et qui permet son existence.

 

- Il y aurait donc un monde invisible où se trouvent des possibilités qui pourront se concrétiser par le seul désir de l'esprit ? Cela me donne le tournis …

 

- Notre travail philosophique pourrait se résumer ainsi : fixer ce qui est volatil avec harmonie, et volatiliser ce qui est fixe en le rendant subtil, c'est là tout le travail … Volatiliser ce qui est fixe est une expression, et fixer ce qui est volatil est une impression. Ainsi le compositeur imprime la musique qui est volatile, par son art, et le musicien exprime la musique qui est fixée, par son art. Les notes fixées s'envolent avec harmonie et forment l'air de musique. Tous les deux ont œuvré de concert, avec amour pour harmoniser ce qui était chaotique. L'amour de ce qu'ils ont fait est le lien entre la fixation et la volatilisation. Mais je crois que nous sommes allés loin et je pense qu'il est nécessaire d'arrêter ici, afin que tu puisse y réfléchir posément.

 

- Pour la prochaine fois, car j'imagine qu'il y en aura une, réfléchi bien à ceci : potentialité et action. Cela pourra être le but de notre prochaine rencontre.

 

- J'ai le temps d'y penser, je ne pourrais revenir avant un mois à cause de mes examens - répondit Aurore, en souriant – J'ai vingt et un ans et il est temps que je finisse mes études afin de faire ce qui me plaît.

 

- Vingt et un ans, donc tu as terminé ta croissance, tu es désormais une adulte, c'est donc en effet à partir de maintenant que tu dois t'accomplir. Mais nous aurons l'occasion d'en reparler, pour l'instant il ne faut pas brûler les étapes.

 

Aurore était encore émerveillée par les connaissances de son ami, il lui semblait qu'il savait tout sur tout, pourtant il ne s'imposait pas et favorisait la réflexion. Elle lui posa la question.

 

- Ange, vous qui êtes si savant, pourquoi n'enseignez vous pas, par exemple à l'université ou pourquoi ne donnez-vous pas des cours de philosophie ? Vous seriez d'un grand secours à beaucoup de monde.

 

Le vieil homme fit la moue et fit un geste de la tête.

 

- Non Aurore, je ne suis pas savant et je ne serais d'aucun secours pour la grande majorité des gens. Vois-tu, aujourd'hui les hommes pensent que l'on sait tout sur tout, et que la science est la réponse à tous nos maux. Ils ont oublié de réfléchir et de se questionner. C'est pourtant cette démarche principale qu'il faut enseigner et nulle autre, il faut apprendre à apprendre. Aujourd'hui, les hommes attendent tout du monde moderne, mais ils ont oublié de vivre leur vie, et c'est pourtant leur propre chemin qui est primordial. Alors non, je ne veux pas faire cela, et puis qui serais-je pour donner des leçons et penser avoir la vérité. En revanche, si toi tu désires que je t'aide, alors je t'apporterai des petits coups de pouce aux moments opportuns, mais tu dois travailler seule et pour toi-même.

 

- Mais ce n'est pas un peu égoïste de travailler pour moi seule ?

 

-Je n'ai pas dit de ne pas penser aux autres, j'ai dit travailler seul. C'est ainsi que tu pourras avancer, puis aider les autres, car tu as raison, c'est là une démarche importante de penser aux autres.

 

Soudain Aurore, aperçut au fond de la boutique, une petite statuette de bronze. Elle s'approcha et découvrit un personnage charmant au casque ailé en train d'enfiler des sandales, ailées elles aussi.

 

- Qui est-ce ? - Demanda Aurore, charmée -

 

- Hermès. Il était caché la dernière fois, je l'ai fait apparaître exprès pour toi, puisque la dernière fois nous avons évoqué ensemble le nom de Mercure et d'Hermès.

 

- Il est charmant ! - Dit Aurore qui fit le tour de la statuette – Il a l'allure sportive, un champion de course à pied dirait-on.

 

 

Oui, les artistes ont voulu représenter sa faculté très volatile d'agir. Les Grecs disaient qu'il était rusé et charmeur, menteur et voleur. Il prend aux uns et donne aux autres, il échange et il est le messager des Dieux. Voilà sa définition pour les Grecs de l'antiquité. Une de ses facultés et pas les moindre, est aussi de guider les âmes des mortels après leurs décès : on dit qu'il est psychopompe.

 

- Tu retrouveras les mêmes attributs chez Mercure pour les Romains, et certains également chez Saint-Michel. Alors, il est très apprécié par les alchimistes ; je te dirai pour quelle raison un autre jour. En fait, sa nature d'intercesseur est bien utile lorsque l'on veut volatiliser de manière subtile, car vois-tu pour rendre subtil, quoi de mieux qu'un voleur pour subtiliser.

 

- Encore des mots subtils … Ange, êtes-vous un alchimiste ?

 

- Nous le sommes tous plus ou moins, en fonction de notre manière d’appréhender le monde dans lequel nous vivons et le but que nous nous fixons. Je t'apprendrai également, une autre fois ce que je pense de l'alchimie. En attendant, je vais te laisser aller car, j'en ai dit beaucoup en une seule fois et il faut aller doucement. Il faut prendre le temps de digérer ce que nous avalons, sinon c'est l'indigestion. Au fait, c'est presque Noël, tu as vu les décorations dans la rue, et à cette époque de l'année il fait nuit rapidement, tu verras peut-être les étoiles, dehors.

 

- Oui, il y a des décorations tout le long des rues. Quand aux étoiles je vais regarder – dit-elle d'un ton enjoué - Je crois en effet, que j'en ai énormément appris aujourd'hui, peut-être sans même le savoir. C'est en tout cas ce que je ressens au fond de moi

 

Ainsi fut venu le temps de se dire au revoir et nos deux amis prirent congé, avec le plaisir en tête, de bientôt se retrouver à nouveau.

 

Ange avait repris son violon et se remit à rêver sur une belle mélodie, Aurore marchait su le trottoir et leva la tête au ciel. Il y avait des étoiles et des notes de violon-papillon qui sortaient de la petite boutique. Elle eut un beau sourire en voyant la lune, l'air était frais et subtil.

 

 

 

(tous droits réservés - copie et reproduction interdits - Jacques Hylae)